La voie des sans voix

Paco Sery, une âme de géant dans un corps d’enfant

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Paco Sery se produisait ce vendredi au palais des congrès dans le cadre de l’édition 2016 de l' »Abidjan jazz by BICICI ». En le regardant jouer « avec » (non pas « de ») sa batterie, le soir de ses soixante ans, je ne pouvais m’empêcher de penser à Mohammed Ali parlant de lui-même : « Vole comme le papillon, pique comme l’abeille et cogne, jeune homme, cogne ». Ou aussi au mythique gamin de Victor Hugo dans « Les Misérables », Gavroche, se jouant des balles de la garde nationale venant réduire une barricade de révolutionnaires : « Il rampait à plat vendre, galopait à quatre pattes, prenait son panier aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait…ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme; c’était un étrange gamin fée ».

Oui, Paco Sery joue de la batterie comme Mohhamed Ali boxait ou comme Gavroche, le gamin fée, se joue de la mitraille. Il est partout à la fois, saute, virevolte, court, quitte son instrument pour mieux y revenir. Il joue avec tout et tout le monde. Avec sa batterie, c’est une danse qu’il exécute. Avec son corps, qu’il a menu et souple, avec ses musiciens, avec la salle, véritable feu follet, un sourire d’enfant accroché en permanence au visage. Il est heureux sur scène et ça se voit et il le dit, s’adressant au public: « Tu n’imagines pas comme c’est bon la musique… ». Quelle générosité! Pour son public mais aussi pour une brochette d’invités à qui il offre des morceaux de son concert. C’est la jeune et talentueuse jazz woman ivoirienne, Eva Sita, à la veille de se lancer, revendiquant avec force ses racines, à l’assaut de l’Amérique. C’est l’extraordinaire et explosif Chek Tidiane Sek, venu du Mali faire le bœuf en toute complicité avec son ami. Le public assiste à un moment unique de partage amical entre deux géants. C’est le comédien, star de séries américaines, Gary Dourdan, grand corps dégingandé, mais vrai musicien et vrai groov dans la voix, qui s’amuse de se retrouver à Abidjan comme un viel habitué. C’est, à la fin du spectacle, un dialogue fou, joyeux, improvisé, par batterie interposée, entre Paco et la jeune Lila, « la relève » dit-il. Moment intense, autant physique qu’émotionnel, durant lequel le maître autorise la novice à se mesurer à lui. Ce soir là, une sacrée bande d’amis a choisi de partager ses folies avec nous, spectateurs.

Et puis c’est ce moment de grâce, lorsque Paco, en larmes, invite sur scène une vielle dame, accompagnée d’un vieux monsieur. Alla Thérèse, l’une des premières grandes stars ivoiriennes de la chanson, et son mari. C’est son enfance à Divo qu’il convoque ainsi devant témoin. Une façon d’expliquer que ses racines trempent, profondément, sur cette terre d’Afrique et qu’elles influencent à jamais le reste de sa vie. Quand la vieille dame entonne son plus grand tube, « Fondio », accompagnée par le frêle accordéon de son époux aujourd’hui aveugle, lui tient à marquer le tempo. Avec discrétion. Il caresse littéralement sa batterie d’où s’échappe un souffle de rythmique. La salle est debout, émue. Et pour enfoncer le clou, pour être bien sûr que chacun a compris le message, c’est à un époustouflant numéro solo de Sanza qu’il se livre, un instrument traditionnel d’Afrique centrale, appelé aussi piano à pousses. Il danse au rythme des cliquetis de sons métalliques mais néanmoins harmonieux. Il est en brousse.

Puis le Jazz reprend ses droits. Sur la scène, la fusion est totale. Fusion des artistes. Ils rivalisent de virtuosité en toute complicité. Fusion du public, pris d’étonnement, avec ces dialogues musicaux de haute volée qui s’enchaînent sans répit. Fusion des musiques et des influences. Tour à tour, on se trouve en Afrique, à Divo ou Bamako, en Amérique, à Harlem ou à la Nouvelle Orléans. Jazz, blues, jazz mandingue, afro-Jazz, soul music, tout y passe, avec le même bonheur. Une ancienne choriste de Manu Dibango met le feu à salle. Le public, lui, est bombardé d’émotions. Dans la salle elles s’enchaînent, entre rire, furie et tendresse. L’humoriste Digbeu Cravate, l’animateur Eric M’boua, de retour au pays, avaient donné le la. Pas une seconde de repos pour cette salle du palais des congrès si difficile à chauffer mais heureuse de vivre ce moment. Il fallait voir les sourires à la sortie.

Ses musiciens sont ivoiriens, français, cubains; ses invités, américains, maliens, camerounais, que sais-je encore? Les pieds ancrés dans sa chère terre africaine, la tête dans le vaste monde, il côtoie les plus grands. Quand la musique touche ainsi au cœur; quand elle tutoie l’universel; quand elle véhicule si visiblement les valeurs de générosité, de diversité, de partage, de tolérance; quand elle a trouvé un messager si puissant, un poète, une petite-grande âme nommée Paco Sery, alors la musique est politique. Écoutons son messager. À bon entendeur.

Source: PolitikAfrique

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